Greffiti

En 1967, dans le cadre du programme de préparation aux Jeux olympiques d’hiver de 68, le symposium international de sculpture de Grenoble marque le premier retour des artistes sur la scène urbaine depuis la deuxième guerre mondiale. La municipalité de la ville souhaite associer des plasticiens dès la conception de la Villeneuve.

Si Jean Dewasne (maîtres de l’abstraction constructive) est initialement contacté, la décoration sera finalement confiée à l’architecte franco-italien Henri Ciriani et au chilien Borja Huidobro, membres de l’Atelier d’urbanisme et d’architecture (AUA), fondé en 1959 par l’urbaniste Jacques Allégret et qui se caractérise par ses penchants collectivistes et sa vocation collaborative.

C’est dans le quartier des Baladins que K. Schultze avec ses géants réussira le mieux l’articulation entre la sculpture, l’architecture et l’urbanisme.

Les géants

Pendant la période « Pompidou », un malaise existentiel, social, sexuel et politique généré par cette nouvelle société de consommation effrénée, produit une sorte de réponse européenne au Pop-Art américain, le mouvement de la « figuration narrative ». Le collectif parisien des « Malassis » réalise une grande fresque sur les murs du nouveau centre commercial de Grenoble, Grand’Place en proposant une variation en 11 panneaux, inspirés par « Le Radeau de la Méduse » de Géricault.

En ce haut lieu marchand, les auteurs expliquaient : Ce Radeau de la Méduse, c’est le naufrage de notre société de consommation ». Une allégorie du naufrage dans les frites congelées, de l’exotisme des agences de voyage et des conserves usagées. Le summum de la perversion des fonctions digestives de l’art récupéré par une société moderne.

Les malassassis

L’œuvre provoqua un intense débat mais fut recouverte en 2000 dans la plus grande indifférence.

Ernest Pignon-Ernest, considéré, par beaucoup, comme l’un des précurseurs de l’art urbain en France, réalisa une fresque à la bourse du travail. Située entre la galerie de l’Arlequin et le centre commercial Grand’Place, cette fresque est encore visible et a été restaurée en 2016.

Au début des années 80, Grenoble comptait quelques graffiteurs et une toute nouvelle école d’Art. Mix du graffiti et de la « figuration libre », un mouvement grenoblois était sur le point d’éclore.

En 1983, Grenoble, parce que son maire RPR, Alain Carignon, y fit régner « une certaine idée de l’ordre et de la rigueur », est par réaction, l’une des villes françaises les plus remarquables en matière d’Art subversif. 

BERRIAT 83: Christine Breton, qui à l’époque était conservatrice du Musée de Grenoble, préparait une exposition qui ne se déroulait pas dans le musée, mais dans un des quartiers de la ville : Berriat. A l’époque, c’était tout à fait nouveau. Le catalogue était une bande photographique, qui permettait de suivre un parcours via des photos et d’avoir toujours en regard ce que l’on pouvait à cet endroit là. C’est donc un rouleau de 3 mètres de long qui a été imprimé en sérigraphie, en noir et blanc, et roulé pour retrouver l’esprit des cheminées du quartier. Ce projet a fait scandale. A l’époque, Alain Carignon qui venait d’être élu maire de la ville, considérait que c’était jeter l’argent public par la fenêtre et a fortement critiqué la conservatrice

L’exposition collective Berriat 83 a bien failli être annulée alors que le catalogue référençait pas mal des nombreux artistes qui, à l’époque, vivaient et travaillaient dans la ville.

Dès lors, les musées et surtout l’école d’Art furent sous étroite surveillance car ils posaient de réels problèmes à la municipalité. Une première épine fut insérée dans le pied de Carignon par l’occupation de l’école des Beaux-arts par les élèves dès la rentrée 1983. 

Un film de Yann Flandrin, retraçant la lutte des élèves de l’École des Beaux-Arts de Grenoble face à la municipalité Carignon à la rentrée 1983.

En novembre 1984, avec Adeline (ADN), ma copine du moment, nous présentions une performance intitulée DEUS IRAE à l’école des Beaux-Arts où j’étais étudiant en troisième année.

 Dans un espace sonore assez violent et bruitiste, les spectateurs se tenaient autour d’une grande bande de papier blanc. A un bout, un statuaire noir assez destroy représentait une sorte de machine déglinguée. Juste devant, un bloc de béton, noir aussi, était frappé d’une croix inclinée en X et d’une flèche en forme d’éclair.

Habillé de manière très straight, façon dandy hi-tech, et après quelques gesticulations et poses rituelles dans l’espace cadencé par des raies de lumière issues de diapositives.

Je commençai, alors, à me percer une veine de la main avec un cathéter et me déplaçai ensuite sur le ruban de papier où goutait mon sang en un clip-clap audible par la foule (la bande son ayant été arrêtée).
A la reprise du vacarmes des hautparleurs, je projetai de l’essence sur le papier ainsi maculé des petites taches rouges de mes goutes de sang et enflammai le liquide. La fumée envahit la salle de l’école. Une partie du public en sortait en toussant. Une autre, j’imagine à cause d’un effet de sidération, attendait la suite. (Avec mon amie, nous portions alors chacun un masque à gaz).
Là se produisit une chose inattendue:  Les gouttes de sang coagulées par les flammes avaient créé de petites hosties brunes.Je les distribuai alors aux spectateurs encore présents en leur disant :

« Ceci est mon sang ! »

En décembre 1984, les propositions d’alternatives au système municipal s’exprimait, la plupart du temps, dans la rue, la nuit, sous forme de graffitis. Jeune artiste de 21 ans, j’eus cependant, l’outrecuidance d’organiser un happening intitulé « La femme sous cellophane » avec la complicité de quelques employés municipaux résistants, et celle de Cécile (Hiro), modèle vivant aux Beaux-arts., (Cécile, alias Hiro).
Dans la vitrine de la Bibliothéque du centre-ville, elle se débâterait nue sous un film de cellophane dans l’éclairage toxique et désinformant de quelques téléviseurs, tel un pantin, aux prises avec son environnement.

Hiro dans les locaux du GNC

Si les luttes ont leurs héros, elles ont aussi leurs martyrs

La performance fut largement censurée et tronquée.. Hiro se vit imposer le port d’une combinaison moulante de couleur verte. Les téléviseurs diffusant des images assez embarrassantes pour la mairie, furent, purement et simplement, retirées au dernier moment par la police. Quant à moi, phase3, c’est bien plus tard, depuis le fin fond d’un hôpital psychiatrique que je pris connaissance de compte rendu de l’évènement qu’en avait très vaguement fait le journal local.

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